Dossia Avdelidi

La bourse ou la vie!- Ντόσια Αβδελίδη, Ψυχαναλύτρια - Ψυχολόγος

« Il n’y a pas d’autre bien que ce qui peut servir à payer le prix pour l’accès au désir »[1] , énonce Lacan en 1960. Pour acquérir un savoir sur son être, il convient de payer un prix. Or Caroline ne peut absolument rien payer. Elle ne peut pas se confronter au manque, c’est-à-dire à la castration, confrontation fondamentale puisqu’elle est la condition de l’opération de séparation. Comment la psychanalyse opère, quand un sujet refuse de payer le prix de sa séparation avec l’objet ? Que se passe-t-il si, à la question la bourse ou la vie, le sujet préfère la bourse ?

Comme nous le rappelle A. Zenoni : « Il est essentiel de prendre la mesure du registre où la séparation se situe, afin de savoir, notamment, s’il faut déranger les défenses, s’attaquer à des symptômes ou, au contraire, les stabiliser et les encourager. »[2]

Caroline refuse, d’emblée, de payer le prix de ses séances. C’est sa mère qui paye. Quand je lui annonce que c’est elle qui doit payer, sa réponse est sidérante : Pourquoi le faire, si je ne le ressens pas ?  Payer n’a aucun sens pour elle. Je consens provisoirement. Cinq ans après, Caroline n’est pas encore en mesure de payer.

Elle est venue me voir quand elle avait 24 ans, parce qu’elle souffrait d’anorexie mentale, provoquée par le regard de l’Autre sur son corps. À 15 ans, elle avait commencé un régime. Elle mangeait de moins en moins jusqu'à ce qu’elle ne pèse plus que 37 kilos et soit admise à l’hôpital. Là, elle a recommencé très vite à manger pour reprendre du poids, parce qu’elle voulait rentrer chez elle, afin d’être près de ses parents.  

A 24 ans, elle pèse 52 kilos. Elle est envahie par l’angoisse, elle croit qu’elle est grosse. Elle dit qu’elle doit mincir, elle souffre, elle prend des laxatifs. Elle s’occupe tout le temps de son poids et s’exclut du lien social, quand la nourriture est impliquée. Je ne m’occupe pas du tout de ce qu’elle appelle son anorexie, symptôme qui, d’ailleurs, s’est remarquablement réduit au bout de trois ans. Cesymptôme lui a servi à faire dépendre sa mère d’elle-même et à  maintenir la non-séparation.

Par contre, je l’invite à parler de son histoire, histoire marquée par la naissance de sa sœur, quand Caroline avait six ans. Cette naissance l’a traumatisée, parce qu’elle a été privée de sa mère ; elle devait, dès lors, la partager avec sa sœur, elle n’était plus toute à elle, fait qu’elle a vécu comme un laisser tomber. Elle a refusé le lait, elle faisait la dupe, elle faisait semblant de ne pas comprendre à l’école, elle voulait l’attention de ses parents, attention volée par la naissance de sa sœur. Ainsi, elle ne veut pas grandir vu que c’est la plus jeune qui prend les parents. Elle ne veut même pas reconnaître l’existence de cette sœur, puisque, dans un lapsus, elle dit : si j’avais une sœur …

À l’encontre du névrosé qui préfère le manque-à-être[3] , Caroline  veut tout avoir. Elle ne peut pas supporter que quelque chose manque ; manque qui la renvoie plutôt à la privation qu’à la castration. Si elle donne de l’argent, elle ne va pas tout avoir. C’est pour cette raison, dit-elle, qu’elle volait. Acte qu’elle avait dissimulé et qu’elle n’aurait jamais révélé, si elle n’avait pas été arrêtée par la police. Elle volait des vêtements, des accessoires, des objets décoratifs, des choses féminines et infantiles, des choses utiles et inutiles. Ces vols, qui ont le statut du passage à l’acte, était sa tentative de décompléter l’Autre, de le trouer. En volant, elle décomplète un Autre plein, elle lui prend quelque chose, n’importe quoi, pour le faire manquant.

Caroline a la certitude qu’elle n’a pas été valorisée par ses parents et  dit qu’elle a dû arriver au bout du précipice dans sa tentative de trouver une place dans l’Autre. C’est de cette manière qu’elle explique son anorexie.

Actuellement, pour obtenir de la valeur, elle exige que ses parents payent pour toutes ses dépenses et elle demande exactement la même chose de son petit ami. Elle reste avec lui, parce qu’elle ne doit rien lui donner, tandis qu’elle prend de lui tout ce qu’elle veut. Or, chaque fois qu’il y a une rupture entre eux, elle s’effondre.

Caroline n’a pas trouvé sa place dans le désir de l’Autre. Elle dit être aimée de ses parents par devoir et non pas par amour. Les soins de la mère n’étaient pas, pour elle, un don d’amour, mais la réponse à un besoin.  

Dans ce cas, il s’agit d’un manque réel de l’objet, puisque le signifiant n’a pas annulé la substance de l’objet réel. Pour Caroline, l’argent n’a pas le sens symbolique de l’échange ; il s’agit plutôt d’un réel inanalysable. Pour elle, l’échange n’a pas une consistance subjective, elle y est absente. Elle se donne au lieu de donner.   

Sa définition de l’amour, à l’encontre de celle de Lacan, est prendre ce qu’on n’a pas. Sa position est celle d’un enfant qui reçoit des soins et de l’amour de la part des parents, mais qui ne donne pas quelque chose en échange.

Il y a quelques mois, Caroline amène un rêve. C’est le seul rêve depuis le début : On lui envoie de son travail une enveloppe. Dans l’enveloppe, il y a une note, où est écrit :Caroline vous nous manquez, ainsi qu’une somme d’argent, la même somme qu’elle paye, ou plutôt qu’elle ne paye pas pour ses séances. Avec ce rêve de transfert, elle interroge, pour la première fois, sa valeur dans le désir de l’analyste, dans le manque duquel elle tente de se loger. Son absence a une valeur, comme l’a souligné E. Theodoridis lors de l’intercartel, qui est la somme de l’argent qui correspond au prix de sa séance. Elle vaut au moins ça.

Elle dit alors que, pour elle l’argent, compense le manque. Depuis l’école primaire, elle accumule de l’argent à la banque, dans le cas où ses parents mourraient. D'ailleurs, elle vit chez eux et ne dépense pas son salaire en aménageant sa vie pour ne pas se confronter au manque. En accumulant de l’argent, indique-elle, elle valorise son être. Avec l’argent, elle bouche le trou, trou insupportable. Je ne paye pas avec de l’argent, mais avec ma vie, dit-elle, déclaration qui la surprend, mais qui est aussi sa manière d’être. Elle paye avec sa vie et, en même temps, ça lui permet de vivre. Je donne rien et je prends de l’amour, énonce-t-elle à la séance suivante. Lorsqu’elle commente ce rien, elle explique qu’il la renvoie au trou, au vide, au déchet, à elle-même. Elle se sent comme un objet qui ne change pas, qui ne vieillit pas.

Ce qu’elle veut est ne pas grandir, ne pas vieillir, ne pas quitter les parents, ne pas payer le prix de la séparation, ne pas avoir la vie sans la bourse, à savoir, ne pas avoir, comme le dit Lacan, une vie écornée.[4]    

Respecter la solution de Caroline et lui permettre de ne pas céder l’objet de sa jouissance, contre tout standard, ne m’a pas mis à la place de la mère qui donne, mais à celle d’un autre Autre qui a su l’écouter sans exiger l’impossible ; ce qui a eu, comme conséquence, de ne plus mettre en jeu sa propre disparition.            

 



[1] Jacques Lacan, Le séminaire livre VII, 1959-1960, L’éthique de la psychanalyse, Seuil, 1986, p. 370-371

[2] Alfredo Zenoni, L’Autre pratique clinique, érès, 2009, p.297

[3] Jacques-Alain  Miller, Ce qui fait insigne, cours de l’année 1986-1987, 9/12/86, inédit

[4] Jacques Lacan, Le Séminaire livre XI, 1964, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Points Seuil, 1975, p. 237